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Clarissa Alcantara & Ive Luna

Résidence novembre, décembre, janvier 2017

Corps intensifs et musique-affection : vers une phénoménologie des esprits avec Stefan Kristensen.

Par Clarissa Alcantara et Ive Luna

Le « théâtre desessence », une pratique performative philosophante, est née comme un rituel de guérison clandestin, secret et sacré, produisant une pensée corporelle guérissant le corps lui-même. Sa pratique desessencialisante met en usage un corps de multiplicités dans la durée concrète de son mouvement, dont l’essence se défait de l’impératif de la totalité de l’origine, en échange de l’intensité de leurs modes d’existence et d’individuation par la différence et non par la substance ultime qui subordonne sa différence à l’unité. Le sens du sacré en rapport à l’art du théâtre dessessence c’est le mouvement inconnu de l’énergie spirituelle mise en œuvre, mise en acte, sans aucune relation religieuse, comme phénomène d’intensités – l’expression innommable d’affects. Ce que je nomme ici « spirituel » se réfère à l’univers des existences incorporelles singulières, non organiques, des actions d’intensité intangible, dépersonnalisées, de la nature de l’ « esprit » : une machine de devenirs invisibles. Pour ce que je viens à expérimenter avec mon propre corps, je dis que ces esprits, en principe, se font percevoir sans une visagéité, à savoir, sans la redondance du Signifiant en personne qui porte l’identité d’un visage spécifique, en raison de la multiplicité et la diversité des traits singuliers qui peuvent se rassembler et s’exprimer dans leurs manifestations. S’il y a un visage, ce visage affiche uniquement les affections, puisqu’elles sont des composantes de ce que j’appelle d’ « esprit » : machine des singularités intensives, dont l’intensité est l’affect.
Stefan a fait une proposition : « réfléchir à une « phénoménologie des esprits » reviendrait à décrire phénoménologiquement la manière dont les esprits apparaissent, dont ils agissent, sans se prononcer sur leur statut ontologique (est-ce qu’ils « existent » vraiment? Peu importe) ».
Je propose alors deux questions philosophiques qui me semblent fondamentales :
1 – La phénoménologie comme les effets de surface, libérée des présupposés subjectifs, syntonisée avec les intensités du corps comme élément différentiel indépendant de quelque rapport avec le sujet et l’objet.
2 – L’ontologie du devenir comme une ontologie de sens ouvert, non métaphysique, où l’être n’est pas pensé comme permanence et immobilité comme dans les ontologies métaphysiques subordonnées à l’identité et à la similarité. « L’Etre se dit dans un seul et même sens de tout ce dont il se dit, mais ce dont il se dit diffère : il se dit de la différence elle-même. » [Deleuze, Différence et Répétition]
De plus, je me risquerais à dire que la production d’une pensée à ce sujet trouve son sens surtout pour le désir de « oser » avec beaucoup de goût mes propres moyens, très attentive aux effets de la présente invention.
Clarissa Alcantara

J’arrive dans cette recherche par mes investigations avec la matière sonore. Dans ma thèse de doctorat intitulée Une merveilleuse expédition de la musique schizo, j’ai ouvert un dialogue avec la philosophie de la différence de Deleuze et Guattari, en utilisant le concept de ritournelle qui inaugure des espaces improbables à mes compositions musicales. Avec ce concept faisant partie de la construction de ma recherche, j’ai produit une image avec cinq lignes d’une partition schizo musicale : une multiplicité de fils qui rencontrent densité et consistance dans les croisements et glissements possibles des flux d’intensité affective, matérialisant en sonorité le mouvement vibratoire des champs des existences incorporelles.
La musique comme désir de tout ce qui ne rencontre pas la parole, comme expansion des sens mus par le désir. La musique est faite de fréquences en connexion entre des sonorités inaudibles pour les rendre audibles. Des fréquences qui apportent aux tympans les subtilités de ce qui était imperceptible, sans avoir à dire ce qui devient perceptible. Inaudibles, mais encore actives dans le cosmos, ces sonorités sont infiniment mutantes, une fois qu’elles sont toujours exposées à des connexions. À la naissance de l’évènement évoqué par le désir, la sonorité touche et déplace l’air, comme un geste. Sonorité-geste. Musique-affection qui anime les molécules des multiples superficies coexistantes et qui établit une connexion dans l’instant que le chant-touche vibre. Un point d’arrivée pour ce qui était invisible. La musique-affection est le désir qui effectue le mouvement d’échange entre les choses du monde, entre la peau et l’air, entre le feu et la lumière, entre l’eau et le poisson, entre la montagne et le vent. Désir des existences. L’existence qui gagne une sonorité audible c’est une musique-affection. Phénomène de chant.
Ive Luna

Biographies

Clarissa Alcantara est philosophe et artiste performeuse et effectue des recherches dans le domaine du théâtre, de la littérature, de l’art de la performance et vidéo-performance. Créatrice du théâtre desessence, une pratique artistique et clinique exercée depuis 1988 (doctorat de théorie littéraire, 2005, UFSC, Brésil, avec la thèse publiée : corpoèmeprocessus / théâtre desessence). Elle a réalisé une recherche post-doctorale en psychologie clinique publiée en 2011 (Corpoalíngua: performance e esquizoanálise). En 2015, elle a été invitée par Anna Barseghian, coordinatrice d’Utopiana, à participer à l’exposition La bête et l’adversité, à Genève, avec l’acte/processus-rituel Fureur, réalisé conjointement à Kabila Aruanda, Ive Luna, Sandra Alves et onze artistes brésiliens du Collectif Usine de la Joie Planétaire. Suite au travail collaboratif dans le cadre de l’équipe « Anthropologie de la perception » et du laboratoire international TransOceanik, à l’invitation de Barbara Glowczewski, anthropologue Directrice de recherche au CNRS, Paris.

Ive Luna est musicienne, compositrice, chanteuse, arrangeuse et cheffe de chœur, diplômée en musique, maître et docteure en théâtre. Avec le groupe Cravo da Terra elle a lancé trois CD (Cravo da Terra [2005], Infinito Som [2008], Verde Longe [2014]). En 2009, elle a lancé le CD Narrativas de Catarina, en participant en tant que chanteuse, flûtiste et compositrice. En 2015, elle a travaillé en tant que musicienne dans l’acte/processus-rituel Fureur, coordonné par Clarissa Alcantara et Kabila Aruanda dans l’exposition La bête et l’adversité. En plus de son activité artistique, elle développe aussi, depuis 1991, des travaux liés à l’éducation artistique, des ateliers d’enseignement de chant, chant choral, technique vocale, de l’enseignement musical aux enfants et de la danse populaire.